Les essais nucléaires, Gérard et Arlette Dellac : le combat de leur vie

Quand j'arrive, le chien aboie. Alertés, bien sur, ils sortent de la maison pour venir ouvrir le portillon d'entrée que retient un tendeur. Lui d'abord, tel que dans mon souvenir je l'avais gardé : des mots de peu pour me saluer, une manière d'apparaitre tranquille, malgré le ravage intérieur. Elle ensuite, qui voudrait tout de suite en dire beaucoup, parce qu'il y a tant à dire. Dire, expliquer, dénoncer le scandale. Lui et elle. Elle et lui. Gérard et Arlette Dellac, dans leur petite maison juste là sur le coté gauche, au lieu dit les Joncqs, peu avant d'arriver au village de Moncabrier proprement dit. Elle, lui, que je viens rencontrer à nouveau pour faire un "sujet" à propos de leur lutte pour la reconnaissance des préjudices subis par les victimes des essais nucléaires français.
1960 - 1998. 38 années durant lesquelles la France a procédé à des essais nucléaires. 210 au total. D'abord dans le Sahara Algérien, pendant la guerre d'Algérie. D'un point de désert l'autre. Puis en Polynésie française. D'un atoll l'autre. A l'air libre, puis souterrains, ces essais. Réussis puis parfois ratés, "pouvant avoir posé des problèmes" comme disent aujourd'hui les autorités françaises. 210 essais pour conforter la stratégie militaire française de dissuasion du faible au fort, et après... Et après, des personnes irradiées sur le moment même, ou contaminées des semaines ou des mois plus tard. Des personnes qui étaient de simples soldats du contingent à qui on disait de se retourner au moment de l'explosion atomique et qui passaient à la douche, une fois, pour se décontaminer. Des personnes qui faisaient partie simplement de la population et se trouvaient là quand les essais ont eu lieu. Au Sahara. En Polynésie. Population d'indigènes...
1960 - 1998. 38 années d'essais nucléaires. 210 explosions. Et après... Et après : la maladie (les cancers souvent) et le combat. Contre la maladie. Contre l'armée, qui ne reconnait pas sa responsabilité. Avec des avocats. Devant la justice. Chaque victime seule puis toutes ensemble dans le cadre d'une association. Avec le sentiment d'être évidemment le pot de terre contre le pôt de fer. N'ayant que les moyens dérisoires de ce qu'on appelait dans les années 70 "l'agit'prop" pour tenter de faire du bruit là où la grande muette dresse le mur du silence. Des années de combat, apparamment vain... Jusqu'à cette annonce il y a quelques jours - c'était le 24 mars - par le ministre de la Défense, Hervé Morin, qu'il était temps de "tourner la page", de reconnaitre qu'il y a eu des victimes, qu'elles méritent réparation, qu'un fond d'indemnisation allait être créé et qu'un projet de loi sera déposé. Télé, radios, presse nationales convoquées pour une conférence de presse allaient ensuite répercuter pendant une journée entière la nouvelle... Une bonne nouvelle, selon ce que j'entend des représentants de la principale association des victimes, même si ici demeure une insuffisance, là un point encore à préciser... L'écho donné à la parole du Ministre fait que celle ci apparait comme un de ces instants de vérité et de sincérité rares dans le champ politique : un responsable politique reconnait une faute, il en tire les conséquences. Fin des dénégations. Enfin.
Enfin ? Bien tard, en tout cas. 1960 - 1998 - 2009. 49 ans se sont écoulés depuis le 1er essai. Plus de 11, après la fin des campagnes nucléaires. Ce sujet des essais nucléaires et de leur victimes, je l'avais croisé en 2002 quand j'avais entrepris une série documentaire consacrée aux appelés tarnais dans la guerre d'Algérie. Ils m'avaient raconté leur guerre au raz du terrain. L'un d'entre eux m'avait décrit les difficultés pour obtenir la carte du combattant, les batailles administratives et juridiques 40 ans après pour que soit reconnus les droits de l'un et de l'autre, en me citant le cas par exemple de ce soldat du contingent tarnais, irradié lors du 1er essais nucléaire français à Regganne, le 13 février 1960... Ce tarnais, c'était Gérard Dellac. Que j'avais rencontré alors, après la réalisation de la série, pour consacrer un magazine de la rédaction - une émission de 30' - à son histoire : le récit de l'explosion, du drapeau français qu'il avait planté dans le trou, au point zéro, avec un officier, sa fierté d'alors, ses cheveux perdus par plaques entière à son retour en métropole, la maladie - un cancer de la peau pour lequel il a été opéré de nombreuses fois - qui s'est déclenchée des années après, la création de l'Aven (l'association des vétérans du nucléaire), le début des procédures pour obtenir réparation, déjà les méandres dans lesquelles l'administration tentait de le perdre....
Depuis, j'avais gardé un oeil sur cette histoire. Sur ce combat de Gérard et Arlette Dellac. Le combat de leur vie. Marqué par des procédures judiciaires sans fin. L'annonce du ministre a été l'occasion d'une reprise de contact, pour avoir leur commentaire, les voir et les entendre peut-être dire leur soulagement : Enfin... Alors : un coup de fil, et en route pour Montcabrier, l'autre samedi. "Vous retrouverez le chemin, c'est la 2ème maison à gauche dans le virage", m'avait dit Arlette Dellac. J'ai retrouvé le chemin. Le chiens qui aboie. L'accueil tout simple. La salle de séjour, avec le buffet ouvragé, la table avec la nappe à petites fleurs. Et sur la table, le projet de loi du Ministre, qu'ils avaient reçu quelques jours plus tôt.
Et Arlette Dellac commence à parler... à me dire que de l'annonce du ministre au texte du projet de loi, il y avait toute la différence entre le "faire croire" et le "faire vraiment". Référente de l'Aven pour les questions juridiques pour le Sud de la France, article par article -il y en a une demie douzaine - elle argumente : les zones retenues comme étant à risque, les conditions demandées pour ouvrir le droit à réparation (les preuves effectives de séjour dans une des zones d'iiradiation ou de contamination), le nombre des maladies reconnues, le nombre d'essais considérés comme ayant "pu poser des problèmes", la prétendue "inversion de la preuve" annoncée par le Ministre (ce ne serait plus aux victimes de prouver qu'un essai nucléaire a pu causer leur maladie, mais à l'Etat de prouver que ces essais étaient sans risque), la composition de l'instance chargée d'examiner les dossiers des victimes... sur la plupart des points, "ils vont dans les coins", comme elle dit. Le fait est que le texte demeure imprécis et que le renvoi récurrent des mesures qui seront effectivement prises à des "décrets en Conseil d'Etat" fait que le projet de loi ne détermine pas grand chose. Comme abasourdi, cassé intérieurement, Gérard Dellac, lui, est la gorge nouée quand il entreprend de refaire le récit de l'explosion, des cheveux qui tombent, des premiers boutons apparus sur la peau. Il dit qu'il ne sait plus bien ce qui peut encore se passer.
Quel espoir ont ils, malgré tout ? Elle répond qu'elle croit que des amendements de parlementaire favorables à leur cause - des Verts à l'U.M.P - pourront peut-être changer la donne au moment du débat devant la représentation nationale. Elle poursuit en revenant sur ce sentiment d'avoir été comme le jouet d'une entourloupe quand le ministre a fait sa conférence de presse le 24 mars : une conférence de presse qu'il a en effet précipitée, me raconte-t-elle, alors que l'association, les parlementaires qui sont à ses cotés, les avocats... devaient le lendemain faire un point sur la situation et l'absence d'avancée réelle. Prévenu une poignée d'heures avant le point de presse du Ministre, les quelques responsables de l'Aven présents n'avaient pas connaissance du texte du projet de loi et se sont exprimés simplement sur la fois des paroles "médiatiques" d'Hervé Morin... Et Arlette Dellac - intarissable - de revenir aussi sur la façon dont les choses s'étaient passées il y a quelques mois (en octobre 2008) quand une centaine de victimes - avec à leurs cotés des représentants de la F.N.A.C.A, et Raymond Aubrac - avait entrepris de déposer à Matignon les 12 000 signatures recueillies à l'issue d'une campagne de pétition : la porte était close, les pétitions ont été déposées sur les marches, et des cars de C.R.S. veillaient pour éviter tout débordement qu'auraient pu causer les dangereux sexagénaires ou septuagénaires (Gérard Dellac a 71 ans) présents...
J'étais venu faire "un sujet". J'ai dans mon enregistreur de quoi en faire cinq. "J'en ferai cinq", me dis-je en repartant. Parce que la réalité mérite d'être rappelée - comment se sont passés ces essais nuclaires (en l'occurence celui du 13 février 1960 ou était Gérard Dellac), l'apparition de la maladie, le long combat judiciaire entrepris depuis des années -, parce que le décrytage du texte du projet de loi qu'a effectué Arlette Dellac mérite d'être repris (je pense à la rubrique "Intox - désintox" qu'a introduit Libération dans ses colonnes depuis quelques mois, j'ai l'occasion et la matière radiophonique d'en faire une sur ce sujet), parce que la façon dont le ministre a en fait "joué" médiatiquement pour occuper l'espace à la place des victimes mérite d'être mise en évidence...
Cette semaine, de lundi à vendredi, j'ai pu dégager l'espace dans le journal pour donner du temps à ces paroles de Gérard et Arlette Dellac. Sur ce combat de leur vie.
"Justice, vérité, quoi qu'il en coûte". C'était le sous titre de Témoignage Chrétien... Le journalisme est parfois aussi un engagement. Pour se dégager des discours par lesquels on veut "nous faire croire".