Apathies, abstentions, déceptions européennes : de la concordance des temps


Anne Lapérouze, Robert Rochefort.... et José Bové, Catherine Grèze rencontrent la presse à Albi lors de la campagne pour les élections européennes... D'un coté : accueil dans un resto bio avec bouteilles d'Evian pour la presse. De l'autre, Perrier offert aux journalistes et réception dans un bar à musqiue "branché" albigeois.
Pauvres élections européennes. Les électeurs boudent les urnes. Le débat n’a pas été celui qu’on pouvait espérer : croire possible un échange argumenté sur les ressources de l’Europe, matérielles et culturelles, à même de lui permettre d’être complètement une union, capable de peser sur les enjeux majeurs, véritable force de paix, déterminée à poser des règles de vie ensemble harmonieuses, d’assurer un développement maîtrisé respectueux de l’environnement, c’était rêver…. La France était pourtant sur la lancée du leadership mené en assurant la présidence tournante de l’Europe. Avec force discours, au cœur de la campagne électorale, le Président de la République Française a tenté d’exalter, « au moment ou le destin hésite encore », cette Europe de la réussite qui est là, celle de la recherche, des progrès techniques communs, des droits de l’homme, des échanges universitaires sans égal… Et puis, le couple franco – allemand qu’on croyait perdu, s’était retrouvé… Mais voilà. Il y a ce lancinant débat, chaotique, encore insuffisamment mûri, sur les institutions qui permettraient de passer à une véritable Union européenne. Et cet effort d’adaptation malaisé de la politique agricole commune dont les producteurs laitiers souffrent. Et ces craintes - des années après l’ouverture des négociations - de voir de nouveaux pays adhérer à l’Europe alors qu’ils sont encore loin de remplir tous les critères, qu’il y a un risque de déséquilibre économique, d’aggravation des tensions. D’où des conditions draconiennes posées. Et cette manière très française de tout ramener « au débat de politique intérieure » avec un pouvoir en place qui a eu à faire oublier son changement de pied économique imposé par la dureté des temps et une opposition toujours à la recherche de nouvelles marques tant la nouvelle donne politique issue de la dernière présidentielle l’a déstabilisée… Et la campagne européenne s’est enlisée… Déception.
Rien ne change...
Les « vrais » débats européens escamotés. L’abstention, redoutée, puis effective, de grande ampleur. Un sentiment de déception….Et comme l’impression d’un sur place. Quelles pauvres élections européennes…de 1984. Oui de 1984.
Ce sont les élections d’il y a 25 ans, les deuxièmes au suffrage universel direct dans toute l’Europe, qu’on vient d’évoquer. Celles de juin 1984. Quand François Mitterrand assurait la présidence tournante de ce qui était encore la communauté économique européenne. Quand les nouveaux entrants redoutés, dont certains voulaient repousser l’adhésion, s’appelaient Espagne et Portugal. Quand le tournant « économique » était celui de la rigueur, dans lequel l’Union de la gauche aux affaires depuis 3 ans venait de s’engager à reculons. Quand la pollution industrielle provoquait les « pluies acides », sources du dépérissement des forêts d’Europe centrale, indicateur que notre « civilisation » allait trop loin dans le non respect de la nature. Quand le débat institutionnel tournait autour du projet Spinetti qui prévoyait de doter le Parlement européen de pouvoirs législatifs et budgétaires.
… et pourtant : il y a des différences de taille
1984 – 2009. En 25 ans, rien, dans le fond, n’aurait changé ? Sans doute… et peut être pas. Il y a de troublantes concordances des temps. Mais on peut relever aussi les discordances, pas vraiment à l’avantage du temps présent. Il y a 25 ans, concernant le monde et ses déséquilibres, l’Europe avançait qu’elle pouvait être le « moteur » d’une politique de coopération avec les pays en développement, d’une « autre stratégie pour le tiers monde », comme écrivaient les journaux de l’époque. Elle engageait les négociations de Lomé 3 avec les pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) en vue de coordonner des actions d’ampleur pour l’agriculture, l’aménagement rural, pour poser les bases d'économies d’échanges équitables (et non d’autosuffisance), particulièrement en Afrique.. Edgard Pisani était à la manœuvre sinon, disait-il, « en l’an 2000 l’Afrique aura à choisir entre importation de pétrole et importation d’aliments ». Désormais, l’Europe coordonne ses politiques pour « enrayer » l’arrivée des milliers d’Africains qui fuient la misère au risque de la mort. Et Brice Hortefeux, puis Eric Besson, poussent chez nous les feux de cette politique…
De fait : l’Europe est « en nous »
Autre discordance des temps, moins affligeante : l’Union, toujours chaotique et hésitante, existe en fait de façon incomparable avec la Communauté économique des années 80. Il existe des politiques européennes, dont parfois des associations de dimension modeste, en région, bénéficient pour mener leurs actions de proximité. Et, le discours ambiant a beau asséner que l’Europe est loin, à Bruxelles, elle est souvent en fait là, tout près, par l’intermédiaire de députés européens qu’on peut, quoi qu’on dise, « interpeller » presque comme un député national. C’est une vérité dans le Tarn, où « vivent et travaillent » deux des députés européens sortants (Anne Lapérouze, du Modem, et Gérard Onesta, des Verts), deux députés qui figurent parmi ceux qui ont pris à bras le corps leur mission européenne, décidés à construire… Et il y a 25 ans, une campagne européenne ne ressemblait pas à celle que nous venons de vivre, malgré les correspondances évoquées au début de cet article, même si les thématiques de débat ont été peu éclairantes, en effet, sur les « enjeux européens ». De conférence de presse dans des gros bourg ou des petites villes en pique nique au Parc de Gourjade à Castres, de café démocrate en rencontres citoyenne… les candidats sont allés à notre rencontre. Nous, journalistes de locale, petits relais d’opinion… avons pu les mettre en question : c’est vrai de Jean-Luc Mélanchon, Robert Rochefort, Kader Arif, José Bové, Myriam Martin, Dominique Baudis, Henri Temple… Je n’ai pas pu être présent chaque fois, mais chaque fois où j’ai pu assister à un moment de la campagne électorale dans le Tarn, cette évidence s’imposait : José Bové dans le restaurant bio où il a décliné le projet d’Europe Ecologie, Jean-Luc Mélanchon à l’écoute des « défenseurs du service public hospitalier », Robert Rochefort et Anne Lapérouze dans un café albigeois cosi mettant en cause les méthodes et les valeurs de Nicolas Sarkozy et les dérives d’un libéralisme débridé, Kader Arif plaidant pour « l’europe sociale »devant une assemblée de militants à Réalmont… chacun a fait « le job », exposé ses convictions et ses propositions, simplement, parce que c’est cela, entre autres, la démocratie…
Concordance et discordance des temps. Controverses d’hier et d’aujourd’hui. Désormais, on le sait : l’air de rien, les élections européennes de 1984 avaient été celles d’une rupture. Le gouvernement issu des élections présidentielle et législatives de 1981 (les partis qui le composaient avaient réunis à peine 33 % des suffrages, une cuisante défaite ; que dira-t-on de ceux qui composent le gouvernement actuel au soir du 7 juin ) n’y avait pas résisté. L’union de la gauche non plus. Et l’extrême droite regroupée dans le Front National avait fait une percée – un peu plus de 11 % des voix – qui allait s’avérer durable (presque 25 ans). Réveil cruel, souvenir personnel : je me souviens de cet élu d’extrême droite, nouveau député européen alsacien, que j’avais croisé au kiosque à journaux de la gare de Strasbourg le lundi 18 juin 1984 au matin (c’était le lendemain du scrutin européen) : il paradait…
Pour qui sera la parade, demain ? Y aura-t-il parade ? Et si, 25 ans après celle de 1984, les élections européennes 2009 était celles d’un nouveau carrefour. Avec émergence de « nouvelles » forces politiques invitant à emprunter des chemins différents... Il y aurait concordance des temps. Avec des discordances à repérer.