Tentative de coup d'Etat au Togo ? Silence radio
Publié le par thierry Tchukriel
Lundi 13 avril. J'ai au téléphone Peter Dogbé, le correspondant de RFI au Togo. "Thierry, tu sais, il y a eu des coups de feu chez Kpatcha, on parle d'une tentative de coup d'Etat"...
Peter Dogbé est avant tout un ami. Avec, lui c'est une de ces amitiés qui se forgent dès les premiers instants - c'était il y a plus de 7 ans, quand il avait effectué un premier séjour en France dans le cadre d'une jumelage entre la radio qu'il dirigeait à l'époque à Lomé, Nana Fm, et celle pour laquelle je travaille à Lavaur - et qui se renforcent au fil des épreuves de la vie : les épreuves là bas au Togo, petit pays d'Afrique de l'Ouest si loin si proche; les épreuves publiques et privées ici et là bas, pour lui, pour moi; les épreuves, preuves... d'amitié. Je n'oublierai jamais ces journées d'insurrection dans Lomé en mai 2005, où ensemble - avec quelques autres journalistes ou animateurs de radio togolais : Faustin "à mon humble avis" Woussou, Vincentia Adjima, Hortense, Marie T et les autres; j'aurais l'occasion dans ce blog d'évoquer les "leçons de journalisme" que j'ai reçu d'eux tous - nous traversions les barrages érigés dans les rues de terre ocre de la ville par les jeunes en révolte contre les résultats annoncés (et... truqués) de l'élection présidentielle.
Mai 2005. C'était l'élection de Faure Ganssingbé. Un tournant dans l'histoire du Togo, après 38 années de présence au pouvoir de Gnassingbé Eyadéma. Le père de Faure. Le "père de la nation", comme on dit souvent en Afrique. Et en ce début du mois d'avril, peut-être un nouveau tournant est-il en train de se "négocier" au sommet, alors que la prochaine présidentielle est programmée pour dans un an...
Peter m'avait appelé pour me souhaiter une Joyeuse Pâques. Il est en train de me raconter les derniers évènements. Dans la nuit précédente des échanges de tirs ont eu lieu entre la garde de Kpatcha Gnassingbé et des forces des services de sécurité qui s’étaient présentées au domicile du député pour entendre des membres de son entourage soupçonnés d'être impliqués dans une tentative d'attentat contre la sûreté de l'Etat. Kpatcha Gnassingbé, demi - frère de Faure, homme fort de la famille réputé avoir l'appui de l'armée au début des années 2000 et qui n'a jamais "digéré" que Faure soit porté à sa place à la Présidence en 2005. Depuis, un modus vivendi avait semblé s'être instauré quand Kpatcha était devenu ministre de la défense. Et puis non : Kpatcha avait pu simplement "garder" un poste de député (de Kara, le berceau des Gnassingbé) en 2007. Et maintenant, est ce sa chute finale...
Peter Dogbé. Correspondant de R.F.I. En 2005, alors qu'il était Directeur de radio Nana FM.
Après ma conversation avec Peter, je me précipite sur le net. Pour écouter sa correspondance sur RFI. Pour recouper les informations (de l'AFP, de Jeune afrique, de Pana, de l'agence d'information chinoise...). En vue d'alimenter la Chronique Africaine hebdomadaire que je réalise depuis fin 2001 (chaque mardi, à 12 h 30 sur R d'autan). J'intègre les coups de feu au domicile de Kpatcha et l'hypotèse de tentative de coup d'Etat dans la revue d'actualité en Afrique de l'ouest qui ouvre l'émission... Et je retourne sur le net.
Depuis lundi, les évènements se sont précipités : mercredi 16 avril le procureur de la République togolaise a confirmé par un communiqué lu à la télévision que Kpatcha Gnassingbé, député a été arrêté. Selon le communiqué du procureur les investigations qui se sont poursuivies ont révélé des indices graves et concordants impliquant le député comme organisateur de ce complot. Une information a été dès lors ouverte le 14 avril contre lui pour tentative d'attentat contre la sûreté de l'Etat, groupement de malfaiteurs, rébellion, violences volontaires... Et son interpellation à suivi. Il n’a pas été incarcéré à la prison de Lomé mais dans un « lieu sur ». Mercredi 16 avril également l'ambassade des Etats-Unis au Togo a fait savoir que Kpatcha Gnassingbé s'était présenté le matin même à son entrée cherchant à s'y réfugier. L’ambassade n’a pas ouvert sa porte.
Ce n’est pas tout. Jeudi 17 avril, un autre frère de Faure Gnassingbé aurait été aussi arrêté, selon l’agence Apa. Il s'agit d'Essolizam Gnassingbé, qui dirige une société de communication. Il est accusé d'avoir trempé dans la tentative d'atteinte à la sûreté de l'Etat qu'aurait organisée Kpatcha Gnassingbé. Désormais, il apparaît qu’une dizaine d’officiers et de sous-officiers de la gendarmerie et de l’armée togolaise ainsi que des civils ont été interpellés dans le cadre de cette affaire. Pour le procureur de la République, il y a des indices concordants qui désignent Kpatcha comme l’organisateur du complot. Le procureur et les responsables de la gendarmerie togolaise ont présenté jeudi 17 avril à la presse des armes et des véhicules militaires saisis au domicile de Kpatcha Gnassingbé. On compte entre autres deux jeeps (une munie de système de transmission militaire et l'autre équipée de fusils mitrailleurs), des fusils mitrailleurs AK 47 avec leurs munitions et chargeurs, des carabines silencieuses, des pistolets, des revolvers, ainsi que des grenades lacrymogènes.
Enfin, derniers éléments vendredi 17 avril au soir : Faure Gnassingbé "confirme" dans une allocution télévisée à la TVT (la télé publique nationale) qu’il y a à eu une "tentative de coup d'Etat" contre lui. Faure, qui devait une semaine auparavant partir pour un voyage en Chine (un grand classique africain : c'est quand les Présidents partent en voyage à l'étranger que se "fomentent" les tentatives de coup d'Etat) semble avoir bien (re)pris les choses en main, en moins d'une semaine.
Tout est-il aussi limpide ? Aucune certitude. Au Togo, comme souvent, (mais est ce différent ici ?), il est difficile de faire le départ entre le vrai, le vraisemblable, le faux-semblant, le faux tout court... Signe que la tension reste grande : la Haute autorité de l'audiovisuel et de la communication (HAAC) togolaise a décidé de suspendre toute émission interactive jusqu'à nouvel ordre sur toutes les radios et télévisions togolaises, en vue "d'éviter des dérapages". Et elle "appelle la presse nationale à plus de retenue et de discernementdans le traitement des informations" concernant les derniers évènements". Silence radio, en somme...
Et dans la presse française ? Libération publie un entrefilet hier samedi. Le Monde traite l'information en bref aujourd'hui. Bien sûr, il y a sur RFI les correspondances de Peter. C'est peu. Certes, il n'y a (aurait) eu qu'une "tentative" de coup d'Etat. Et puis, le Togo est un petit pays en Afrique de l'Ouest. Petit pays, grand malheur, comme disent les Togolais : lors de la présidentielle de 2005, selon les sources, on avait compté de 500 à 800 morts en une semaine...