Roselyne Bachelot à Lavaur : La Ministre était en noir
La salle d'honneur de la Mairie bruissait depuis plusieurs dizaines de minutes de ces murmures qui précèdent les grands moments. Une grosse centaine de personnes l'attendaient. Personnalités locales - un élu me dit : "je ne parlerais pas aujourd'hui"; je m'en doutais - et sympathisants - l'une, à coté de moi : "vous vous rendez compte : je l'ai connue militante, et elle est Ministre". Et puis ELLE est entrée, tapis rouge déroulé, pratiquement à l'heure prévue, 10 h 15. Roselyne Bachelot-Narquin, Ministre de la Santé était à Lavaur le vendredi 24 avril officiellement pour signer une convention de partenariat entre le Centre Hospitalier de la commune et le Centre Hospitalier Universitaire (C.H.U) de Toulouse puis pour inaugurer une nouvelle unité de long séjour implantée à la sortie de la ville. En fait, la convention est conclue depuis la mi-décembre 2008 et l'unité de long séjour n'est pas édifiée de la veille. Qu'importe : il s'agit de faire évènement. Roselyne Bachelot doit aussi recevoir des personnes impliquées localement dans l'action pour les soins palliatifs - une association de Lavaur est très engagée et fait un beau travail - puis visiter la maternité et le service de suite et de réadaptation de l'hopital vauréen. Mais pas le service de chirurgie conventionnelle. Et pour cause : en même temps qu'a été actée la convention avec le C.H.U. de Toulouse, a été décidée la fermeture de ce service de chirurgie... Une décision qui a fait grincer des dents, malgré l'assurance donnée que la convention avec le C.H.U. serait d'excellence (consultation avancée de médecins toulousains, service de soins de suite renforcé, chirurgie ambulatoire maintenue à Lavaur). Une décision acquise de peu : 9 voix pour, 6 contre, 2 abstentions. Mais une décision faiblement contestée par la population, au grand damne des militants locaux du personnel du centre hospitalier. Une manifestation début mars a rassemblé autour de 200 personnes. Le service de chirurgie ferme en ce mois d'avril. Un rassemblement doit avoir lieu devant l'hôpital dans la matinée de ce vendredi, mais ce n'est même plus celui de la dernière chance...
Avant le programme des rencontres, des signatures et des visites proprement "hospitalières", Roselyne Bachelot... foule donc le parquet grinçant de la salle d'honneur de l'Hotel de ville vauréen. Elle porte un élégant pantalon noir, veste de même couleur, col de velour noir également. Le Préfet est à son coté, costume clair et cravate soignée. Il porte à la main une dossier bleu avec élastique qui jure quelque peu. Le député-Maire Bernard Carayon (U.M.P.) borde lui aussi la Ministre. Il est en "blazer à boutons dorés - chemise à rayure - cravate à pois" conformes. Cela fait un peu défilé de mode. Bernard Carayon entreprend son mot d'accueil. Un couplet sur la cité Cathare. Un autre sur l'excellence de l'accord hospitalier que Roselyne vient signer. Un trait ironique sur la faiblesse du nombre de manifestants contre cet accord et Bernard cède la parole à Roselyne. Qui remercie Bernard. Qui dit a l'assistance qu'elle a de la chance d'avoir un député comme Bernard. "Il y a en général, dit-elle, deux catégories de députés : les députés de terrain et les législateurs, vous avez la chance d'en avoir un qui est à la fois sur le terrain et un remarquable travailleur à l'Assemblée". Parole aimables qu'elle prononce chaque fois qu'elle est accueillie par un parlementaire U.M.P. ? En fait, si l'on en croit les informations qui circulent sur le net ces jours ci...et les lettres qu'a envoyées à de nombreux élus locaux un de ses collègues parlementaire Nouveau Centre du département, Bernard n'est pas dans le haut du tableau d'honneur (les assidus, les présents en séance et en commission, les qui posent vraiment des questions, les qui proposent des textes...) des députés au Palais Bourbon... Qu'importe peut-être là aussi : il a la réserve parlementaire facile, quelques milliers d'euros encore cette semaine annoncés pour le club de rugby de Mazamet et pour le club de football de Lavaur... Roselyne poursuit son propos en saluant l'accord entre les deux hopitaux, qui anticipe sur les principes contenus dans le projet de loi dit "Hopital santé patients territoires" en cours de discussion au Parlement. C'est bien, et même très bien, dit-elle. Cadeaux : la médaille de la ville, des livres sur la richesse du patrimoine et de l'histoire locale, deux "ouvrages" du député Maire (un livre sur l'intelligence économique; un opuscule - moins de 40 pages "réelles", corps 14 ou 16, écrit gros quoi - où il trace le chemin pour sortir de la crise). Signature du livre d'or. Et Roselyne va rencontrer les personnes des soins palliatifs...
Je quitte l'hôtel de ville. Juste derrière deux hommes en noir à qui il vient d'être demandé de "voir combien ils sont". C'est ces "ils" en direction desquels je vais également. Les opposants à la fermeture du service de chirurgie, au projet de loi "Hopital, santé...", à la politique du gouvernement. Leur rassemblement devant l'entrée de l'hôpital a commencé à 10 h 30. Depuis le matin, l'enclôt au sein duquel ils doivent rester parqués a été établi. Enclôt trop grand. Le rassemblement était appelé régionalement par certains syndicats. 300 personnes environ sont là. A peine plus que lors de la manifestation de début mars. Un collègue d'une radio concurrente me demande de lui indiquer les bonnes personnes à interviewer - je suis le régional de l'étape, je "joue à domicile" aujourd'hui, comme me dis un autre confrère. Je fais le guide, il me suit. Du coup, nous aurons évidemment - comme souvent - un peu les même interviewes (mais pas complètement). Dont celle de Patrick Estrade, un délégué C.G.T. des hospitaliers de Lavaur. Il est infirmier psychiatrique. J'ai peu à peu découvert comment il tente dans son métier de changer les regards sur la maladie mentale de façon innovante en organisant notamment des "café citoyens"... Aujourd'hui, il fait le job de syndicaliste : dire non à la fermeture de la chirurgie, paroles critiques sur la réforme "Hopital, santé...", espoir d'avoir une entrevue avec la Ministre (il l'aura.. avec un des ses attachés). Un peu plus loin, Jeanette Denuc, médecin généraliste vauréenne, membre du comité de soutien à l'hôpital, membre également du Conseil d'Administration de l'établissement , dit aussi ses craintes : que la chirugie légère ne soit en fait pas au rendez vous de LA convention avec le C.H.U., que les patients n'aient plus un hôpital de proximité au niveau et s'en détournent... A un moment, quelques membres du personnel de l'hopital m'appellent pour me montrer la plaque qu'ils ont fabriquée. Une plaque commémorative... de la fermeture de la chirurgie qui a lieu à leurs yeux aujourd'hui (elle sera effective le 30 avril)... Dans la petite foule, beaucoup se désolent de la faiblesse de l'assistance... Certains restent déterminés : ils tentent de franchir les barrières. Y parviennent. Mais un cordon de membres des forces de l'ordres - en bleu nuit, mais ce n'est pas un défilé de mode - se présente avec fermeté. Une personne est trainée par terre. Coté journalistes, France 3 entame une palabre avec Marie, chargée de communication de la Préfecture, pour pouvoir filmer - si j'ai bien compris - l'arrivée de la Ministre depuis son entrée en voiture dans l'hôpital jusqu'à son arrivée dans la salle où aura lieu la signature de la convention, puis au moment des visites de services... Ce n'était pas prévu. De toute façon, c'est l'entourage du ministre - qui n'est pas là - qui décide. Seulement voilà : Si la télé peut filmer, et les photographes ? Dès lors, faut il constituer un "pool image" ? Discussion dérisoire : il n'y a que quelques mètres de la "grande porte de l'hopital" à celle de la salle en question et les visites se feront à la va comme je te pousse comme souvent.

Ils crient. Ils sifflent. Elle passe. Dans sa grosse berline gris métalisée , Roselyne Bachelot franchit le porche de l'hôpital. Je la vois, assise à l'arrière. Elle parait figée, regarde droit devant, n'a pas pu appercevoir les banderoles des manifestants qui ont redoublé leur huées quand le cortège des voitures officielles s'est engouffré dans le centre hospitalier. Dans quelques minutes - au cours d'une nouvelle allocution, puis en conférence de presse - elle dira, en substance : "j'ai vu les banderoles, les manifestants ont toujours de choses à dire qui sont respectables, mais sachez que le gouvernement fait beaucoup pour l'hôpital public". Au moins n'est ce pas l'ironie mordante - méprisante ? - du député maire, tout à l'heure, à l'Hôtel de ville. Au pas de charge, la signature de la convention, la visite des services, le transport vers l'unité des longs séjours... le tout va être "emballé en moins d'une heure", au point qu'une partie des journalistes locaux va manquer la "conférence de presse" de... 10' prévue à 12 h 05 dans le planning initial...
Course de vitesse aussi pour moi. A 12 h : c'est le journal de la mi-journée, que je présente en direct. Tous les autres sujets du journal sont calés depuis le début de la matinée. Un bénévole de la radio prend le relais pour suivre la fin de la visite. Retour au studio - qui est à 2' à pieds de l'hôpital, çe n'est pas trop - sur les coups de 11 h 10. Quatres à cinq "sons" à sélectionner. Penser une mise en récit qui se tienne - c'est à dire : autant que possible qui soit un reflet authentique du réel - sur le déroulement du début de la visite. Et une mise en récit qui soit "équilibrée". Faire le montage sans trop tergiverser. Anticiper sur les sons que va avoir pu faire le bénévole d'ici 12 h - et qu'une collègue va aller chercher à l'hôpital (il n'a pas le temps de passer au studio avant le transport à l'unité de long séjour). Bien faire le point avec le technicien pour s'assurer que nous sommes en "phase" sur l'enchainement des fichiers "sons". Ne plus avoir de temps pour écrire chapeaux et textes de liaisons : quelques mots clés écrits rapidement sur une feuille permettront de s'en sortir. Le rendez vous du 12 h est tenu. Petit exploit, mais qui à mes yeux a du sens : une radio locale - même associative, sans grands moyens - se doit de remplir une mission d'information de proximité, d'être capable de raconter immédiatement un évènement qui se déroule à ses portes. Elle se le doit, elle le doit à ses auditeurs.
Comme toujours, quand il s'agit vraiment d'actualité - ce qui vient de se passer, ce qui va se passer, aujourd'hui - quand il s'agit d'être réactif, quand il faut faire vite, il y a dans le même temps la crainte de "n'être pas dans les temps" et le risque "d'aller trop vite". Le risque du loupé, donc (louper le rendez vous avec l'auditeur, ou louper l'information véritable). En ai-je commis un ? N'ayant pas eu le temps d'entendre avant 12 h l'ensemble des sons recueillis par le bénévole en toute fin de matinée, je contrôle après : il semble que le directeur du Centre hospitalier de Lavaur - dont je n'ai pas diffusé d'extrait de la prise de parole - ait voulu faire passer un message lors de la séance de signature de la convention avec le C.H.U. de Toulouse... il a évoqué la difficulté des longues discussions - entre les deux établissements ? - qui ont précédé l'accord. Il s'est interrogé à voix haute sur le fait que, peut-être, vu ces difficultés, le partenariat C.H. de Lavaur - C.H.U. de Toulouse était discutable (il ne dit pas le mot, mais à demi-mot, c'est semble-t-il le sens). L'homme est peu apprécié d'une partie du personnel - et des syndicats - de l'hôpital qu'il dirige pour le manque de "dialogue social" au sein de l'établissement, et il a eu avec le député maire, président du Conseil d'administration, dans un passé récent - a encore ? - des divergences de vue importantes sur l'évolution de l'établissement ... Mais il parle rarement pour "ne rien dire". Dans l'édition de samedi du journal, je ferais une référence à ses propos dans le compte rendu de la fin du passage à Lavaur de... Roselyne.
Roselyne Bachelot est venue. Elle a vu. Elle est repartie. Avec d'autres soucis en tête que le devenir de l'hôpital de Lavaur. La veille, jeudi, elle était au lancement du Grenelle des ondes radio-électriques. Ce samedi, elle a à réagir aux risques liés à "la grippe porcine mexicaine" qui vient de "surgir" dans l'actualité. Et puis, la réforme "Hopital, santé..." - SA réforme - va-t-elle sortir indemne des contestations qui semblent se lever sur plusieurs fronts ? Au cours de cette matinée vauréenne, dans sa dernière allocution - en tout, il y a eu quatre déclarations de la Ministre en moins de deux heures, conférence de presse comprise - , elle a voulu rassurer (une nouvelle fois) en faisant allusion aux médecins (dont 25 "grands" professeurs des hôpitaux de Paris) qui contestent le volet "réforme de la gouvernance" contenu dans son projet (pratiquement l'entièreté du pouvoir dans l'hôpital entre les mains du Directeur, nommé par une nouvelle "Agence régionale de la santé"). Rien ne se fera sans eux. Il y aura dialogue. Leur point de vue sera pris en compte. C'est presque l'antienne : il n'y a qu'un problème de communication. Pour la matinée spéciale consacrée au début du mois d'avril à "l'hôpital public en questions" sur Rd'autan, j'avais contacté trois semaines à l'avance le Ministère de la santé pour inclure dans l'émission une interview de Roselyne Bachelot : le service presse m'avait poliment répondu qu'une interview téléphonique avec la Ministre n'était pas possible pour "une question d'emploi du temps"....
Dans son premier film "noir", François Truffault racontait un jeu qui tourne mal, l'histoire d'une vengeance lente et raffinée au départ de laquelle une mariée voyait son mari être abattu le jour du mariage par une balle venue d'on ne sait où. Ce film est sorti en avril 1968. Son titre : "La mariée était en noir". A Lavaur, le vendredi 24 avril, Roselyne Bachelot était en noir.